21/06/2009

Islam: quand l'extrémisme devient la norme

Islam: quand l'extrémisme devient la norme

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MONDE

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Islam: quand l'extrémisme devient la norme

Il y a un lien entre les déclarations d'Obama sur le foulard islamique et le débat sur le sort des anciens prisonniers de Guantanamo.

dimanche 21 juin 2009
 

Il existe un lien troublant entre les déclarations de Barack Obama sur le foulard islamique, lors de son discours du Caire du 4 juin, et la polémique au sujet des anciens détenus de Guantanamo que l'on a (re)trouvés dans les rangs des Talibans ou d'Al-Qaida. N'essayez pas de deviner, je m'explique.

Depuis que le vice-président Dick Cheney exploite autant que faire se peut l'article du New York Times du 21 mai, qui citait un document du Pentagone établissant

qu'un ancien prisonnier sur sept de Guantanamo avait «repris une activité terroriste ou militante»,

les débats font rage pour déterminer la véracité de ces statistiques et ce qui pourrait les expliquer.

 Ne serait-il pas possible, en effet, qu'un innocent enfermé à Guantanamo se soit «radicalisé» et ait décidé à sa libération de rejoindre le djihad?

Cette hypothèse ne vaut certainement pas pour plusieurs des récidivistes dûment identifiés, dont on connaît les faits passés et présents.

 Lors de ma visite à Guantanamo, on m'a remis une liste — qui ne contenait que 11 noms — d'anciens talibans tel qu'Abdullah Mehsud, détenu de février 2002 à mars 2004, et qui a préféré se suicider plutôt qu'être arrêté par les forces pakistanaises en juillet 2007.

Si la détention de personnes victimes d'une erreur d'identification ou d'une dénonciation calomnieuse par un clan ennemi est une injure à la justice, la libération de tueurs psychopathes qui pensent avoir l'autorisation divine de balancer de l'acide sur le visage de jeunes filles dont le seul tort est de vouloir aller à l'école l'est tout autant.

Cela étant, si l'on conçoit qu'un homme puisse devenir un tel monstre après être passé par Guantanamo, je vois une raison qui pourrait l'expliquer.

 Avant ma visite, jamais je n'aurais pensé que les autorités du camp permettaient aux plus extrémistes des détenus d'organiser la vie quotidienne de leurs congénères.

Imaginons un laïque ou, tout simplement, un modéré, pris dans les filets par erreur: il devra néanmoins faire ses cinq prières quotidiennes (les gardiens n'ont pas le droit de les interrompre), avoir le Coran dans sa cellule et manger selon les préceptes halal (ou de la charia).

Certes, il peut toujours tenter d'y échapper, mais alors, je ne donne pas cher de son confort. Les responsables du camp étaient si fiers de pouvoir démontrer leur extrême largesse d'esprit à l'égard de l'islam, qu'ils parurent blessés quand je leur demandai comment ils justifiaient que l'argent du contribuable fût employé à soutenir une organisation tournée vers la pratique la plus fervente de la version la plus extrême d'une unique religion.

 À la très longue liste de raisons pour lesquelles il faut fermer Guantanamo, ajoutons donc celle-ci: c'est une madrasa subventionnée par l'État.

Cette insistance quasi masochiste à vouloir ériger les extrêmes en norme s'est également manifestée dans le discours consensuel d'Obama dans la capitale égyptienne.

Certains de ses propos étaient bien intentionnés, à défaut d'être parfaitement documentés: les États-Unis n'ont pas seulement renversé un gouvernement démocratiquement élu en Iran en 1953, ils ont aussi soudoyé des mollahs et des ayatollahs pour alimenter les sentiments anti-communistes contre un régime laïque.

En 1796, dans le traité de Tripoli, le gouvernement du deuxième président des États-Unis John Adams eut beau jeu de proclamer que les États-Unis n'entretenaient aucune hostilité à l'encontre de l'islam (et surtout de souligner, ce faisant, que les États-Unis ne pouvaient aucunement être tenus pour une terre chrétienne); le traité n'empêcha pas les États barbares de continuer à invoquer le Coran pour enlever et asservir les voyageurs en mer, ce qui obligea le troisième président des États-Unis Thomas Jefferson à envoyer la marine de guerre dans la région de 1801 à 1805.

Espérons qu'Obama saura s'inspirer davantage de Jefferson que d'Adams sur cette question.

Quiconque entend maîtriser un minimum l'histoire des cultures sait que le «monde musulman», loin d'être une entité ou un lieu unique, est au contraire composé d'une infinité d'entités et de lieux.

 (Le but des djihadistes est précisément de les rassembler sous une même autorité avant de pouvoir faire de l'islam la seule religion du monde.)

 Or, Obama n'a rien dit

 des dissensions entre Sunnites et Chiites, de la mouvance soufiste ou encore des courants de l'ahmadisme et de l'ismaélisme.

Tout était laissé aux soins de l'oumma: cette notion très idéologique d'une communauté musulmane mondiale qui prétend qu'une personne se définit d'abord et avant tout par son adhésion à la religion, les concepts de citoyenneté et de droits devant céder la place au diktat théocratique.

Quoi de plus réactionnaire?

Et si Obama a évoqué l'aspect le plus connu du «monde» musulman, à savoir sa tendance à considérer les femmes comme des citoyennes de seconde zone, il ne l'a fait que pour dire que «les pays occidentaux» faisaient preuve de discrimination à l'encontre des musulmanes!

 Comment? En limitant le port du foulard, ou hijab (que le Président a prononcé hajib — imaginez un peu si c'est la langue de George Bush qui avait fourché).

 Ces propos visaient clairement la loi française qui interdit le port de signe ou de tenue manifestant une appartenance religieuse dans les écoles publiques.

 Et le lendemain, à Paris, Obama a enfoncé le clou. Pour ma part, je relèverais le commentaire éclairant de l'Algérienne-Américaine Karima Bennoune, enseignante invitée à l'université de droit du Michigan:

«Je viens de publier des recherches conduites auprès de personnes d'origine arabe ou nord-africaine, et/ou ayant un héritage musulman en France. Nombreux sont ceux qui soutiennent la loi de 2004 sur les signes religieux, qu'ils voient comme le déploiement nécessaire de la «loi de la République» pour combattre la «loi des frères», cet ensemble de règles informelles imposées par les intégristes contre tout principe démocratique, à de nombreuses femmes et jeunes filles dans les «quartiers» et les foyers.»
(L'étude de Mme Bennoune est consultable ici)

Aux femmes à qui l'on impose une tenue vestimentaire, Obama n'a rien trouvé à dire.

 Comme si l'unique «droit» en jeu était celui d'obéir à une injonction qui, soit dit en passant, ne figure pas dans le Coran.

En Turquie aussi, le port du foulard est interdit dans certaines circonstances.

Doit-on y voir de l'islamophobie? Obama pense-t-il également que le voile et la burqa sont les dernières tenues à la mode que les femmes s'arrachent?

 Cette forme de naïveté est préoccupante; à cause d'elle, parmi les musulmans, les extrémistes sont en train de rire de nous, tandis que les pragmatiques, nos amis et alliés, versent une larme de dépit.

Christopher Hitchens

Article traduit par Chloé Leleu

Crédit photo: Camp de Guantanamo, Reuters

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